A propos du peintre
Horace Vernet,1789- 1863.

Louis- Philippe sortant à cheval par la grande grille de Versailles avec ses cinq fils, par Horace Vernet,1837.

Horace Vernet fut un homme de cœur. Son père qui l'aimait d'une affection sans égale entrait dans des transes mortelles en le voyant galoper ventre à terre avec ce fou de Géricault (1). Il le visitait ou lui écrivait deux fois par jour, le poursuivant d'un amour inquiet, auquel Horace répondit constamment par le dévouement, la complaisance et le respect.
Ce père, Carle Vernet, ainsi que son grand-père Joseph dont les ports de France peints pour Louis XV eussent suffit à assoire la célébrité étaient royalistes ; ce qui n'a rien d'extraordinaire, habitant l'un et l'autre le Louvre sous l'ancien régime grâce à leurs talents.

A la suite d'une première médaille d'or au salon de 1812, à 23 ans, Horace doit ses premières commandes officielles à Gérôme Bonaparte, roi de Westphalie, et à l'impératrice Marie Louise.
Mais il n'est alors rien moins qu'un peintre impérial; il est d'abord patriote et ce furent les revers et l'héroïsme des dernières années de l'empire qui l'attachèrent de cœur à Napoléon; en un temps au surplus ou les derniers Bourbon ne brillent guère hors frontières par leur courage, ni par leur influence, modestes pions pour l'heure à disposition d' alliés ennemis et déterminés à faire disparaître Bonaparte.

Aussi, le 19 mars 1814, Horace Vernet pose t-il ses pinceaux et participe à l'héroïque défense de la barrière de Clichy avec les élèves de polytechnique. Sa conduite lui vaudra la croix d'honneur des mains même de Napoléon.
Il ne s'agissait pas d'un acte de vain panache. Car si au lieu de capituler prématurément, les Duc de Trévise et de Raguse, avaient à l'exemple de Moncey à Clichy, utiliser les moyens de résistance que leur offrait encore le dévouement des citoyens et de la jeunesse, Napoléon qui n'était plus qu'à deux heures de Paris pouvait sauver la ville. Il fut contraint de se replier sur Fontainebleau, on connaît la suite.

La restauration des Bourbon acheva de rendre Horace Vernet bonapartiste (2). Plus que tout autre, il contribua par une foule de compositions devenues aussitôt populaire a perpétuer et à colorer les souvenirs de Napoléon et de la Grande Armée. Tout ces sujets reproduits par la gravure se répandaient dans la France entière et le gouvernement de Louis XVIII essaya sans y parvenir, ni par ses avances, ni par ses rigueurs, de désarmer cet adversaire plus dangereux avec son crayon que tel autre avec son journal ou ses chansons.

Le mécontentement du pouvoir lui value la protection et les commandes des chefs de l'opposition libérale, et en première ligne celle du duc d'Orléans: 10 tableaux sur dix- huit présentés au salon de 1819 appartiennent à ce prince. Horace Vernet expose un nombre a peu près égal de tableaux au salon de 1822 dont un épisode de Waterloo, un portrait du duc d'Orléans, du duc de Chartes, Chauvelin et autres libéraux, l'ensemble peut fait pour plaire au pouvoir, mais que le jury néanmoins laisse passer, à l'exception de la Batailles de Jemmapes et de la Défense de la barrière de Clichy " dont les cocardes tricolores blessaient les yeux."

Ces tableaux, lui tiennent à coeur, le dernier sans doute particulièrement. Aussi Horace Vernet retire t-il tout le reste, à l'exception d'un seul tableau qui était une commande de la maison du roi, mais dont il avait choisi le sujet…on voit qu'il est peut enclin aux concessions, représentant son grand-père Joseph se faisant attacher au mat d'un voilier, en pleine tempête, afin d'en mieux observer les effets.

Il ouvrit ensuite au public son vaste atelier (rue de la tour des Dames ?) ou il expose quarante cinq tableaux. Couvert par les applaudissements des journaux, le Constitutionnel entre autres, abondamment commentée par deux écrivains en vogue, cette exposition qui pris sans doute une tournure un peu trop politique obtint un succès prodigieux et mis le comble à la faveur du peintre.

Bien qu'il ne puisse dès lors et quel que fut son abondance et sa promptitude satisfaire les demandes, Horace Vernet a assez de bon sens et de clairvoyance pour ne pas s'enivrer de ce succès. Il serait d'autre part malvenu de le soupçonner d'une quelconque manœuvre, à des fins qualifiables aujourd'hui de médiatiques. Sa bonne humeur, son enthousiasme, sa générosité sont avec la netteté du coup d'oeil et la sureté de main, des qualités et des dons de race qui semblent-il lui suffisent, et qu'il sait associer à des vertus simples faites d'éthique, de gentillesse, de discipline réelle sinon apparente dans le travail .

Jaloux peut-être de la protection ostensible du duc d' Orléans, ou désespérant de se débarrasser jamais de ce peintre encombrant, c'est un gouvernement de Charles X encore moins libéral que le précèdent qui cherche à le ramener à lui, ou à l' occuper.

On lui commande le portrait du duc d'Angoulême, du duc de Berry, de Charles X au champ de Mars, d'un plafond pour un nouveau Musée avant de le nommer, à sa demande, directeur de l'Académie de France à Rome, période ou effectivement il produira peut, prenant à cœur tout ce qu'il fait.

Tout ceci nous paraît mériter d'être dit, tant la critique accepte mal qu'un succès aussi constant ne s'accommode de compromissions.
Rien ne laissait prévoir en réalité pour un Horace Vernet libéral que son principal mécène, le duc d'Orléans, deviendrait Louis Philippe 1er ; il existait un héritier Bourbon, petit-fils de Charles X.
Devenu peintre favori de la monarchie de juillet et après avoir peint les immenses tableaux de la galerie de Constantine à Versailles, il ne craint pas de refuser la pairie offerte par Louis-Philippe, et même peu après de se brouiller avec lui lorsqu'on lui demande de faire mentir l'histoire en peignant Louis XIV montant à l'assaut de Valenciennes.
Les deux hommes s'estiment et sont familiers depuis longtemps; une réconciliation s'ensuivra lorsque Louis- Philippe sera affecté en 1842 par la mort accidentelle de son fils, le nouveau duc d'Orléans.

Mais entre temps, Horace Vernet est partit pour la Russie, reçu avec enthousiasme par l'empereur Nicolas 1er qui le comble d'honneur et de commandes : dont un portrait de lui en pied , un autre à cheval, la Prise de Varsovie , la Prise de Wola etc…La disparition des Orléans au pouvoir n'était pas non plus programmée et saurait-on reprocher à un bonapartiste, de devenir à la fin de sa vie, peintre officiel sous le second empire ?

Un tableau abondament commenté lors de la tonitruente exposition de 1822 révèle plaisament le personnage: il représente l'atelier du peintre.
A défaut du tableau aujourd'hui disparu, on peut reproduire la description d'un feuilletoniste du temps:

" Une foule de jeunes gens occupaient, dans des attitudes les plus diverses, tous les coins de la salle, et paraissaient, comme dans les classes ou les écoliers sont mis en retenues, livrés à tous les désordres des amusements les plus bizarres. Deux des assistants faisaient des armes, l'un la pipe à la bouche, l'autre vêtu d'un grand sarrau de toile bleue. Celui-ci donnait du cor, et ses joues, énormément gonflées, m'eussent averti de la quantité d'air qui s'en échappait, si mes oreilles, déchirées par d'effroyables sons, n'avaient rendu tout autre avertissement inutile; celui-là soupirait une romance et cet autre battait la générale; il y en avait d'assis, de levés, d'accroupis, dans toutes les situations et dans toutes les poses. Un jeune homme lisait à haute voix un journal au milieu de ce chaos, un autre peignait, un autre dessinait. Parmi les acteurs de cette scène tumultueuse se trouvaient des militaires de tout grades, des artistes, des virtuoses, une chèvre, un chien, un chat, un singe et un superbe cheval… "

Ce pittoresque désordre, cet atelier plein de vie et de gaieté ou s'étaient donné rendez-vous des artistes, des écrivains, des hommes politiques que tout le monde nommaient, répondait bien, même en l'étonnant un peu, à l'idée que le public se faisait du peintre qu'il applaudissait.

Vernet se laissait applaudir et disait peut-être en riant que c'était ainsi que se passaient les heures de sa vie les plus laborieuses. Mais il était le premier à convenir que ses belles improvisations étaient en fait très méditées. " On me loue de ma facilité disait-il, mais on ne sait pas que j'ai été douze ou quinze nuits sans dormir et en ne pensent à autre chose que ce que je vais faire ; quand je me mets en face de ma toile blanche, mon tableau est achevé. " Charlet disait également d'Horace, avec le tour narquois qui était le sien : " On se figure qu'il est toujours à faire de l'escrime d'une main, de la peinture de l'autre ; on donne du cor par ici, on joue de la savate par-là. Bast ! il sait très bien s'enfermer pour écrire ses lettres, et c'est quand il y a du monde qu'il met les enveloppes. "

Dans un livre sur la peinture édité en 1856, du vivant d'Horace Vernet, peu après notre tableau, M. Anatole de la Forge raconte une anecdote pittoresque qui illustre la gentillesse et l'heureux caractère du peintre. L'action se situe " …Il y a quelques années, à Versailles " (sans doute entre 1837 et 1841), alors que Vernet travaille pour la Galerie de Constantine:

"Un jeune alsacien, blond, doux et haut de six pieds, mais épais, lourd à proportion, était, dans un régiment de cuirassiers, le plastron de tout les loustics du corps ; selon l'usage immémorial, notre conscrit servait de divertissement à chaque récréation de son escadron.

Un matin, après l'appel, la victime, dans un moment d'épanchement malheureux, confia qu'il avait une passion pour une payse. La-dessus, grandes exclamations, rires homériques; l'aveu en valait la peine. Seul, un brigadier à moustache grise, ne partageait pas la gaieté générale. Il s'approche de l'amoureux bafoué : " petit, lui dit-il (on n'a pas oublié que le petit avait six pieds), tape là, ton histoire m'a fait de la peine, et je veux te consoler.
Voilà une pièce de cinquante centimes, fais faire ton portrait en grand uniforme, et tu l'enverras là-bas, à ta bonne amie. - Oui, répondit l'Alsacien rouge de plaisir et attendri, mais à qui dois-je m'adresser ? - C'est facile dit le brigadier: rue de l'Orangerie, chez M. Horace Vernet ; ôte ton bonnet de police, mets -lui tes dix sous dans la main, et ajoute que tu veux ton portrait de suite, puisque tu payes d'avance.
Le cuirassier, après avoir cirer ses bottes, rajusté son col et jeté un dernier coup d'œil indulgent sur les grâces de sa personne, vue à travers un éclat de la glace cassée de son lieutenant, le cuirassier arrive à l'atelier.

En apercevant ce soldat du haut de l'échafaudage ou il travaillait, l'artiste cru voir un de ces nombreux modèles qu'il empruntait journellement à la garnison de Versailles, et n'y fit pas autrement attention.
Ce n'était pas l'affaire de notre conscrit; impatienté d'attendre inutilement: Ah ça ! s'écrit-il, dites donc, monsieur le peintre, c'est vous qui êtes M.Horace Vernet ? - Moi-même mon ami, qu'y a t-il pour votre service ?- il y a que les camarades m'ont dit, à la caserne que vous étiez bon enfant, et que moyennant qu'on vous donne votre argent d'avance, vous feriez tout de suite mon portrait pour l'envoyer à Thérèse.

Je ne connais pas Thérèse, répondit l'artiste en souriant, mais pour lui être agréable, je vais faire votre affaire. Voyons, donnez vos dix sous, asseyez-vous là, et regardez-moi sans bouger.
" Le cuirassier, de l'air le plus naturel et le moins spirituel du monde obéit. Au bout d'une demi-heure, Horace Vernet mis sous les yeux de son étrange modèle une esquisse au pinceau frappante de ressemblance; il la signa, puis la remettant au soldat avec une boite de cigare : " Va, lui dit-il et demande à tes camarades s'ils sont contents du peintre.
" On se préparait à recevoir notre homme au quartier avec force plaisanteries; grande fut la surprise et le désappointement, lorsqu'on le vit revenir avec son portrait. Le soir même, le colonel du régiment vint avec le conscrit qu'on avait voulu mystifier, offrir au grand artiste ses excuses et ses remerciements.

Cette familiarité et son corollaire : l'immense popularité dont jouit aussi le peintre auprès des gens simples sera un motif supplémentaire d'éreintage pour Baudelaire (X).

 

Portrait du peintre Horace Vernet

Huile sur toile, 63 x 73 cm, peint par Paul Delaroche en 1846.

 
Détail ci dessous de notre tableau: le peintre est représenté a 59 ans, en grand bourgeois, homme du monde.
C 'est aussi l'évident portrait d'un dandy romantique, l'un des plus prestigieux demi-dieu de l'art peuplant alors la "nouvelle Athènes".
 

Horace Vernet, détail, autoportrait en haut à gauche de la page. huile sur toile, 47 x 39 cm. 1835. Musée de L' Ermitage à Saint Petersbourg.

En 1835, Horace Vernet a 46 ans. Il s'apprète a quitter Rome, ou il dirige depuis 7 ans l'Académie de France, à la Villa Médicis. L'avènement de Louis Philippe amena en 1830 le départ précipité de la légation de France, qui suivit à Naples l'ambassadeur de Charles X.

Grâce a ses qualités relationnelles, sa constante bonne humeur, sa familiarité avec le nouveau roi, Horace Vernet devient malgrès lui, et jusqu'en 1835 le véritable ambassadeur de France en Italie.
Dans ces circonstances , l'autoportrait qu'il dédicace cette même année à son ami le comte Ferzen, pourrait paraître décalé. Mais l'encombrante toile blanche constituant avec un ambrion de chaise et un improbable poêle l'entier mobilier de ce modeste bivouac, donne en fait la mesure de la nostalgie qui habite l'homme d'action, qui sait la manoeuvre, faire l'exercice ou tenir tête au pittoresque vocabulaire du plus savant grognard; l'homme de coeur qui est aussi chez lui avec ses amis troupiers et ses chevaux de prédilection.

L'Afrique l'a toujours intéressé, évoquée par le pantalon de zouave. Il écrira d'ailleurs un mémoire sur les similitudes probables de moeurs et de costumes des anciens hébreux et des bédouins algériens qu'il rencontre. La découverte de ce monde figé lui paraît une source de renouvellement réaliste pour l'iconographie religieuse . Son Juda et Thamar de la Wallace Collection de Londres en sont une illustration.

- (1) Carle Vernet n'avait pas tout à fait tort. C'est une de ces promenades sur les hauteurs de Montmartre, en compagnie d'Horace Vernet qui fut fatale à Géricault. Son cheval qui était rude et ombrageux - il n'en montait jamais d'autre - le désarçonna et le fit violemment tomber les reins contre un tas de pierre, provoquant une grave et profonde lésion, dont il eu fallu plus de patience qu'il n'en avait pour lentement s'en remettre. Géricault est mort à 32 ans, le18 janvier 1824.

 

- Paul Delaroche , 1797-1856

- La critique selon Baudelaire, se doit d'être partiale, politique, exclusive...