« Sa forme et sa composition sont à très peu de chose près semblable à celui qui est chez M. de Julienne » Cette description d’un petit tableau ( h.0,65m.) exposé par Carle Van Loo au salon de 1753 s’appliquerait parfaitement à une étude préparatoire pour notre Résurrection.  
  Ce grand tableau provient d'une chapelle de château du Maine, dans laquelle il fut conservé par la même famille pendant plus deux siècles. Ce qui pourrait faire d’Alexandre de Martigny, marquis de Sanson de Lorchère, un commanditaire plausible, voire, ou son fils, un des premiers propriétaires en tout cas. (1)

Il s'agit d'une famille cultivée, d'amateurs avertis probablement puisque notre Résurrection voisinait encore sous leur toit en 1945 (a) : avec un tableau de Gérard de Lairesse, plusieurs portraits de famille par Largillière et surtout un tableau d'Oudry dont on connaît les liens d'amitié et d'extrême proximité avec François Boucher et Carle Van Loo.

La famille est assez proche de la noblesse de cours pour que le maréchal de Tessé demande à Alexandre Sanson, avant 1746, d’être son exécuteur testamentaire. Esprit distingué et cultivé, celui-ci est d’ailleurs directement en relation avec Louis XV, qui vient d' enrichir sa nombreuse bibliothèque par le don de manuscrits et éditions de l’imprimerie du Louvre. (b) Ceci en remerciement de l’hommage fait au Roi d’un manuscrit du Roman de la Rose, découvert avec l'aide et la perspicacité de Jean Coulon, moine érudit de l'abbaye St Vincent au Mans, fort apprécié, et réciproquement par Alexandre Sanson. (c)

Indépendament de cette origine certaine, notre tableau ne saurait être classable parmi les nombreuses copies connues, et réalisées d'après la gravure que fit Carmona en 1755. La gravure reprend la première Résurrection de Carle Van-Loo, aujourd’hui disparue, peinte en 1738 pour Jean de Julienne.

Ces copies dont certaines sont à peine plus tardives, tant est grande alors la notoriété de Carle Van Loo ; ces copies sont toutes en contrepartie, (2) confirmant ainsi la mise au carreau du seul modèle gravé par Carmona.
La cathédrale de Bayeux conserve l'une des meilleures, réalisée au XVIIIe. Celle de l’église de Spay, près Le Mans, est datée 1781. Citons encore les églises de Champront-en-Gâtine (Eure et Loir), Saint-Maur à Martel, Abbatiale de Montigny-les-Vesoul, Sainte Catherine à Honfleur de médiocre facture.

La qualité de notre tableau est par contre évidente. Peint dans le sens de l'original, il présente de nombreuses variantes importantes, dont certaines rendues indispensable par le parti qui fut pris d'augmenter de plus d'un tiers la hauteur de la composition. On sait que le tableau de Jean de Julienne mesurait: 0,43 x 0,72 m, proportions confirmées par la gravure de Carmona.
Notre tableau, agrandi à 1,15 m de large n'aurait pu dans ces conditions dépasser 1,90 m de hauteur, pour 2,74 m en réalité. Il résulte de cet étirement que la lévitation du Christ s'effectue complètement en dessus du groupe de premier plan. Jérusalem a donc été rajoutée ainsi que le deuxième soldat alertant le premier dont on trouve le modèle dans un corps de garde du maître, ce qui conforte notre conviction que le tableau a bien été peint dans l'atelier de Carle Van-loo.

La très belle tête d'Ange, est également une variante, plus féminine avec une bouche plus petite, plus juvénile, 15 ans ? Peut-être tout au plus. Et nous serions tenter d'hasarder une certaine ressemblance avec Marie-Emilie Baudouin, fille de François Boucher qui aurait pu servir de modèle. A condition que le tableau fusse peint vers 1753-1755, Marie-Emilie est née en 1640. (3)

Il semble qu' en effet il faille attendre quinze ans après la première version de Jean de Julienne pour que Carle Van-Loo aborde à nouveau le thème de La Résurrection. En ces années 1754-1755, Il termine sa série de vastes toiles de la vie de Saint Augustin pour l’église des Petits Pères, actuellement Notre Dame des Victoires, cependant :

- 1753 « Un petit tableau d’environ deux pieds de hauteur » (0,65 m.) est exposé au salon, hors catalogue, « sa forme et sa composition sont à très peu de chose près semblable à celui qui est chez M. de Julienne, même sujet et du même auteur mais ce dernier-ci (celui du salon) lui est très inférieur »

- 1753: un reçu est signé à Paris le 15 octobre attestant du prêt d’un tableau par Carle Van-Loo à son beau-frère Lorenzzo Somis, frère de Mme Van Loo demeurant à Turin. « Abozzo della resurreczione di Cristo »
La concordance de date, le petit format, ainsi que la facture jugée « très inférieure » suggèrent que le tableau hors catalogue du salon pourrait bien n’être qu’une esquisse…l’esquisse en réalité prêtée à Somis, et d’ailleurs qualifiée d’ébauche (abozzo) sur le dit reçu.(4)

- 1755 Gravure de Salvador Carmona d’après la Résurrection peinte pour Jean de Julienne. Carle Van-Loo, selon Louis Réau (e), vient de terminer une grande Résurrection (3,20 x 2,40m.) pour la chapelle du Saint Suaire de la cathédrale de Besançon, dont la composition est cette fois différente. Un aussi vaste tableau pouvait difficilement faire l’économie d’une étude préparatoire, très probablement apparue en vente le 20 décembre 1781 à Paris. Si l’on en juge par la description concordant en tout point avec le tableau monumental de Besançon (5).


Il est donc très probable que cette nouvelle étude (0,81 x 1,30m.) ait également été peinte entre 1752 et1754.........

 

 

 

 

Carle Van Loo, La Résurrection de Jean de Julienne , gravée par Carmona en 1755.

Le rétable de l'église de Spay fut achevé en 1773. La Résurrection centrale datée 1781, peinte dans le même sens, est une mise au carreau évidente de la gravure ci-dessus.

L'ange de la Résurrection, église de Spay, Sarthe , France. Ci dessous, l'ange de notre tableau.

Marie- Emilie Baudouin, fille de François Boucher, née en 1740. Dessin attribué à Carle Van Loo, vers 1758 ?

Carle Van Loo, La Résurrection ( 4,28 m x 2, 62m.).de la cathédrale de Besançon, 1755 selon Louis Réau

- (5) Description, vente 1781: La Resurrection de Notre Seigneur, par Carle Van Loo 1,30m. x 0,81m. " On voit de face et sortant du tombeau encore enveloppé du linceul, q'un ange tient en l'air; tandis qu'un autre soutient la pierre du cercueil , deux des gardes sont endormis et deux autres sont effrayés; l'un d'eux a son épée tirée"

- (a) Visite ,Ste Historique et archéologique du Maine,1945.

- (b) Société d'Agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe, Imprimerie Monnoyer, 1842.

- (c) Louis Brière: Correspondance de Dom Jean Coulon, bénédictin de l'Abbaye St Vincent du Mans, Pellechat éditeur,Le Mans,1877.

- (d) Marie-Catherine Sahut, catalogue raisonné de l'artiste,Carle Van Loo premier peintre du Roi,1977

- (e) Louis Réau, Archives de l'art français,tome XIX, De Nobèle 1937

 

 
   
 

Carle Van Loo
Nice,Paris, 1705-1765

 
   

La Résurrection, huile sur toile 1,15 x 2,74m. Carle Van Loo et ou atelier, vers 1753 -1755?

   

Carle Van Loo, étude pour le soldat endormi

    Carle Van Loo, détail d'une scène de corps de garde, gravure dédiée à Marigny, après 1751.
   

     

Carle Van Loo, Autoportrait, Musée de Besançon.

   

Jean de Julienne par Maurice Quentin de La Tour. Drapier et teinturier de son métier , Jean de Julienne aquit la célèbrité en tant qu'amateur d'art et collectionneur de tableaux. Il est le commanditaire de la première Résurrection peinte par Carle Van Loo, vulgarisée par la gravure de Carmona,

- (1) Né en 1695 Alexandre Sanson est le deuxième marquis du nom. Il succède à son père Paul François Sanson de Martigny en 1725, dans les charges de lieutenant général en la sénéchaussée du Maine et maire perpétuel du Mans. A cette dernière charge était joint le titre de conservateur des privilèges de la ville. Ces fonctions furent conservées jusqu’à sa mort, en 1764. Son fils Alexandre Paul, qualifié marquis de Sanson décède dans la même demeure, en 1811, ainsi que son petit fils Auguste Alexandre Sanson (1782-1836). Auguste Alexandre n’ayant pas d’héritier mâle, le domaine est conservé depuis dans la famille par alliance de sa fille et ses descendants.

- (2) Une exception, celle de Beaulieu-les-Annonay est peinte dans le sens de l’original, longtemps après, au XIXe, mais qu’il serait préférable de passer sous silence tant la facture est consternante.

- (3) C'est l' époque ou les élèves de l'école protégée travaillant à Paris avec Carle Van Loo et Michel Lépicié, professeur, sont à peine plus âgés: Ils se nomment : Nicolas Guy Brenet, Charles Monnet et Jean Honoré Fragonard.

- (4) Cependant, le testament de Somis du 11 décembre 1763 fait état d’une autre Résurrection, considéré comme un don de Van-Loo fait à Somis lors de son premier voyage à Paris…1753 ?
- Ce que confirme l’inventaire après la mort de Somis en Novembre 1775 : n°6 « Sbozzo picollo di M. Van Loo della Risurrezione il Signore » et n° 24, « Del cav. Vanloo, quatro grande della Rizurrezione de Signore ».

- Bien que l’inventaire ne stipule aucune œuvre à rendre à la famille Van Loo , Marie-Catherine Sahut (d) n’exclue pas qu’un des deux tableaux ait quand même pu regagné la France sur présentation du reçu de 1753.

Pourquoi pas le nôtre; l’échange et un moindre encombrement n’étant pas forcément sans intérêt pour les héritiers de Lorenzo Somis.

Le prêt au même Somis d’une esquisse de son propre tableau trouverait aussi une cohérence. Rappelons que: "sa forme et sa composition sont semblables à celui qui est chez M. de Julienne… à très peu de chose près »

Sans cette dernière précision ce « sbozzo picollo » peint près de 15 ans après le tableau de Julienne serait au demeurant peut explicable.

 

Présentation actuelle du tableau: après refixation de la couche picturale et très légères restaurations, car le tableau est en parfait état; la toile a été remontée sur un chassis à clefs. La partie supérieure a été soigneusement roulée pour permettre l'exposition dans un appartement du propriètaire actuel. L' important cadre en bois doré de style Louis XIV est du XIXe. Il est démontable à cause du format. Dans cette présentation, la partie apparente du tableau ou fenêtre du cadre, est de 1,12 x1,56m..Les dimensions extérieurs du cadre sont de 1,58m .x 1,98m. Le Chassis d'origine (hauteur 2,74m.), est en chêne. Il est bien entendu conservé intact.