Iconographie,
Saint Dominique

Nicolas Pisano, détail
bas relief vers 1264, tombeau de Saint Dominique, couvent San Domenico, Bologne.

Attribué aux Le Nain, le Saint Dominique de notre Sainte Conversation,
vers1638.
Macro: (X 4) en cliquant sur l'image 

Jacopo Roseto,détail
Reliquaire de la tête de Saint Dominique,1383.
Couvent San Domenico, Bologne.


Duccio a donné vers 1300,une des plus anciennes représentations de saint Dominique.
Panneau droit du polyptyque de la Vierge, pinacothèque de Sienne
.Le saint porte le livre qui symbolise à la fois la règle des prêcheurs et leur mission de prédication.


Caravage, 1607,
détail, Madone du Rosaire.La densité émotionnelle est obtenue par une magistrale dramatisation de l'éclairage.


Pisano,ou Di cambio?
vers 1264
L'absence de chevelure sur la partie gauche du front est plus perceptible sur cette autre représentation de la source bolognaise.
Une Vierge du Rosaire aussi importante que celle du
Dominiquain, peinte en 1601 pour l'église San Domenico de Bologne, sur les lieux même des représentations médiévales de St Dominique, n'intègre pas cette particularité.(3)

Le souci de réalisme prime au contraire pour Caravage qui ne cède que pied à pied aux concessions. Les problèmes viennent ensuite. Nombre de ses tableaux sont refusés par les commanditaires, certains plusieurs fois de suite. La madonne du Rosaire de Naples ne fait pas exeption.

 


Manuscrit du XIIIe. siècle de la Bibliothèque municipale de Laon....La bure dominicaine n'est pas si sombre dans l'interprétation qu'en font les moines quasi-contemporains de saint Dominique. De nombreuses autres vignettes ou lettrines semblables ornent la Somme théologique de saint Thomas d'aquin rédigée vers 1267.

La canonisation De Thomas de Canterbury en 1173,moins de trois ans après sa mort, marque une rupture avec les habitudes du sanctoral. On ne célébrait guère jusqu'alors, que les apôtres, les martyrs des premiers siècles ou quelques éminentes figures à peine moins anciennes, comme saint Augustin et saint Grégoire le Grand, dont aucune représentation réaliste n'était envisageable. Les conventions allégoriques naissent dans ce contexte au moyen-age et iront s'amplifiant jusqu'à leur codification à l' aube du XVIIe. par l'iconologie de Césaré Ripa. (1)

Le culte et l'iconographie de Saint Dominique prennent naissance sur les lieux de sa mort, au couvent San Domenico de Bologne. Des bas reliefs y furent sculptés sur son tombeau vers 1264, considérés comme les plus anciennes images représentant le saint. Il parait donc normal (1) que le Caravage s'en inspire pour le saint Dominique de sa Madone du Rosaire, peinte en 1607 pour l'église des dominicains à Naples. (2)
On y voit le conventionnel bol tonsuré malmené par une chevelure qui descent sur le front et la nuque en enveloppant les oreilles.
La tonsure est estompée par l'éclairage, mais le front en revanche se dégage sur la gauche par un large triangle jusqu'alors picturalement inédit.

Réaliste et manifestement empruntée à Pisano, cette dernière particularité est exactement reproduite sur notre tableau. Ce qui laisse à penser que les Le Nain ont suivi le Maître. Faut-il s'en étonner?

- Un document parisien de 1753 mentionne : " Louis dit le Romain ". Sans prouver le contraire, cela ne certifie pas que l'un ou l'autre ait séjourner en Italie.

- L'extrême proximité et l'importance de l'implantation dominicaine qui perdure au quartier latin constitue une source iconographique plus que vraisemblable, ainsi qu'un lien constant avec l'Italie; ce que confirme l'installation à Paris du Noviciat Général de l'Ordre.

" Nicolas Radulphi, général des Jacobins, muni d'un bref du pape, vint à Paris ,accompagné de quatre religieux de son ordre, et obtint de Louis XIII , en 1632, la permission d'établir dans cette ville un troisième couvent de Jacobins, qui devait porter le titre de Noviciat général de l'ordre de Saint Dominique "(4).
La première chapelle est bientôt remplacer par l'église St Thomas d'Aquin que nous connaissons aujourd'hui ,à quelques centaines de mètres des trois ateliers successifs des Le Nain.

- Il est donc peu imaginable que ces derniers ne connaissent la Madone du Rosaire du Caravage, d'autant que son réalisme fit scandale, au point d' éffrayer les dominicains de Naples qui la refusèrent.

Les émules du Caravage ayant travailler en Italie tiennent aussi une place conséquente à Paris. Même assez tôt, comme Claude Vignon qui à peint une Nativité pour de Notre-dame de Liesse vers 1626 ; et surtout Orazio Gentileschi, ami du Caravage et suiveur italien de la première heure qui séjourna à Paris entre 1624 et 1626. Déjà notée par Charles Sterling en 1958, la parenté des œuvres de cet artiste avec celle des Le Nain est si forte que Pierre Rosenberg ne serait pas surpris que les Le Nain aient fréquenté son atelier.(5)

Enfin dans ce contexte, la volonté farouche des Le Nain semble propre à balancer les premières difficultés, s'agissant de privilégier le réalisme au conventionnel. Il suffit pour s'en convaincre de considérer leur Déploration sur le Christ mort, superbe de sobriété, mais avec un Christ au front fuyant et dégarni, qu'ils n'ont pas hésité à affublé d'un nez juif. Ce qui était sans exemple avant la découverte de notre tableau et de son Joseph au nez tout aussi spécifique...voire notre Sainte Conversation.

Sur le caravagisme des Le Nain, filtré par Orazio Gentileschi, on note l'absence de violence ou dramatisation scénique, pour retenir l'installation des personnages sacrés dans un climat familier, à la portée des plus humbles. Et l'on ajoute,selon Charles Sterling, la gamme colorée et la poésie de la composition, plus spécifiques à Gentileschi.

Notre saint Dominique qui utilise l'attribut du livre ouvert sur ses genoux, pêche contre la convention en rejetant le manteau sur son épaule.
Mais en pleine conférence, le fondateur des frères prêcheurs gagne en réalisme,
et découvre l'exact rappel de rouge sombre nécessaire à l'équilibre chromatique de l'ensemble.
L'intensité scénique passe par le regard. Là encore, cheveux et barbe considérés comme accessoires à l'échelle de l'esquisse restent à l'aplat; les internautes visualisent approximativement les dimensions réelles, voire léger agrandissement.
Le rappel de rouge des robe de la vierge et du revers de la chasuble du prélat conforte indubitablement l' harmonie chromatique du tableau. Justifie t-il pour autant la liberté prise par les peintres de colorier la tunique de St. Dominique? Pourquoi-pas et rappelons le caractère spéculatif de notre étude propre à soutenir la même probable controverse au XVIIe siècle.

La robe de laine blanche fut à l'origine empruntée aux chanoines réguliers adoptant la règle de st.Augustin, en particuliers aux frères prècheurs prémontré fondés en 1120 par Saint Norbert avec l'aide, et sur un terrain donné par Barthélémy de Vir ,évèque de Laon, à quelques encablures de cette ville. La coutume des prémontrés sera en effet quasi intégralement adoptée par St. Dominique. Quand au grand manteau noir des prêtres espagnols en voyage, il fut également proposé les circonstances.
Mais le propre des circonstances pour les mendiants est de varier selon les saisons, les latitudes, les nécessités d'une vie active en se contentant des vêtements qu'on voudra bien leur donner.

Dominique l'a éprouvé. Lucide, il recommande des vêtements simples, mais il prend aussi une initiative originale et féconde: le régime de la dispense individuelle selon laquelle "un religieux peut en toute circonstance être relever des obligations de la règle afin de mieux remplir sa mission qui est de prêcher".

A peine recouverte par un pan de burre brune suggérant le manteau, la tunique (ou robe) de Dominique est ce qui se porte de plus ordinaire au XIIIe.siecle. Le type d'encolure ci-contre, avec liseret blanc se rencontre à profusion dans les manuscrits français du XIIIe. siècle; la documentation ne manquait ni à Laon, ni au quartier latin.

 

 
   
 
Détail des tuniques .
 
  Manuscrit du XIIIe.siècle
Bibliothèque ste Geneviève
Paysans s'acquittant de leur corvées sous le regard du seigneur.
   

Sainte Conversation avec Saint Dominique et Thomas de Canterbury



Huile sur toile 61 x 50 cm
vers 1638
attribuée aux Le Nain

 

         

 

- Laon, 1173, premier sanctuaire dédié à Thomas Becket

- Thomas Becket

- Joseph? et la Vierge

- L'enfant à la chandelle, un tableau perdu des Le Nain.

- La sagesse par le savoir,autre représentation du début XVIIeme

 


(1) Véritable bible de figures préparées, l'iconologie de Césaré Ripa tendra à devenir un trop commode moyen de direction picturale à l'usage de commanditaires circonspects ou faiblement immaginatifs.

Les exès qui s'ensuivent et le risque de perpétuer une manière figée ou mièvre, font sans doute le lit du courant réaliste auquel Caravage donnera son nom en s'affirmant comme un catalyseur sans concession.
Pour ces contestataires, ennemis de la convention, de la soumission, voire du mensonge; la modernisation du sanctoral au XIIIe. siècle constinue une aubaine qui permettra de recceuillir enfin quelques premières représentations proches de la vérité.

Car à la suite de Thomas Becket s'ajoutent rapidement les canonisations d'autres personnages récents, comme François d'Assise en 1228, Antoine de Padoue en 1232, (moins d'un an après sa mort), Elisabeth de Thuringe en 1235, Saint Dominique en 1233.

 

- (2) La toile sera achetée par une association de peintres,dont Bruegel et Rubens pour le compte des dominicains d'Anvers, et nous avons déja évoqué (Sainte Conversation) l'importance de la colonnie d'artistes flamand dans le quartier latin du début XVIIe.

 

- (3) Domenico Zampieri (dit Le Dominiquain), applique consciencieusement les strictes règles iconographiques du temps, qui perdureront au XVIIIe. et qui peut-être même codifieraient toujours l'art religieux s'il existait encore

 

- (4) Jacques-Antoine DULAURE, Histoire de Paris et de ses monuments, Nouvelle édition chez Furne et Cie éditeurs, Paris 1846.

- (5) Pierre ROSENBERG ,Tout l'oeuvre peint des Le Nain, catalogue raisonné, Flammarion, 1993.

 
         

Saint Dominique,
détail de notre

Sainte Conversation