David disait à Baour-Lorrain :  
 

« Tu est bien heureux, toi, Baour : avec tes vers, tu fais ce que tu veux; tandis que moi, avec ma toile, je suis toujours horriblement gêné.

Supposons que je veuille, par exemple, peindre deux amants dans les Alpes. Bon. Si je fais deux beaux amants, des amants de grandeur naturelle, me voila avec des Alpes grosses comme rien; si au contraire je fais de belles Alpes, des Alpes convenables, me voila avec de petits amants d’un demi pieds, qui ne signifient plus rien du tout !

Mais toi, Baour, trente pages d’Alpes, trente pages d’amants; t’en faut- t-il encore ? trente autres pages d’Alpes, trente autres pages d’amants, etc »
Ainsi, raconte Musset,

« parlait le vieux David dans son langage trivial et profond, faisant la plus juste critique des critiques qu’on lui faisait »…non sans laisser apercevoir les réelles difficultés d’un métier infiniement complexe, du moins tel que pratiqué par un des derniers et non des moindres: Maîtres anciens.

     
     

Jacques Louis David, 1748-1825, détail, Autportrait, Musée du Louvre

 

 

 

 

 

 

Le Beau est la spendeur du vrai. (Platon.)

Ceci dans un temps pas si éloigné ou un cercle restreint d’amateurs se nourrissait de peintures signifiantes, ou l’œuvre d’art relevait de principes techniques et esthétiques; dans un temps enfin ou l’originalité fleurissait avec le talent, plus spontanément portée par le génie méditatif et sincère que par une volonté simpliste de novation forcenée.

Aux derniers mécènes ou protecteurs princiers d’ancien régime ont en effet succédé les premiers marchands. Leur génie indubitable consistera à multiplier les gisements de marchandise en mystifiant des générations d’amateurs égarés, semble t-il définitivement, par l’extravagante récurrence de critiques oiseuses, professées avec un snob enthousiasme par des bataillons joyeusement renouvelés de mabouls intravertis.

Car débarassée de tout souci de vraissemblance, l’économie de moyens devient substantielle et la production accélérée à proportion. La méditation, les études préparatoires sont superflues. L’apprentissage de la perspective n’est plus nécessaire, non plus que celle du dessin, ou de l’anatomie. Le réalisme même de la couleur attesterait d’un pompiérisme insupportable. Il ne reste rien en somme du trésor amassé par tant de générations appliquées depuis la renaissance à mettre dans l’art, l’homme, sa pensée et ses apparences.

"Le résidu de tant de sacrifices sont des taches" avertit Louis Hourticq dès 1937, « taches aussi expressives sur la palette que sur la toile, et que l’on commente en leur prêtant des intentions symboliques ou décoratives (…) c’est seulement un psychiatre ajoute t-il qui pourra dire par quelle contagion de l’image une mystification de rapin, même soutenue, transformée en opération financière, a pu gagner toute une génération et bouleverser les lois de la vision et du dessin qui remontent pour le moins à l’âge des cavernes.»

Dans les Souvenirs d’un marchand de tableaux, Ambroise Vollard nous livre pourtant une clef. Ainsi que le témoignage savoureux d’un redoutable détenteur des secrets de la cote, régnant sur le troupeau craintif des amateurs, mais sans jamais condescendre à une appréciation. Le marchand, bien entendu, se désintéresse totalement des intentions du peintre et tient un stock d’anecdotes impayables sur les malentendus, les quiproquos, le coq à l’âne du client comme du critique sur les intentions prêtées à l’artiste ; on devine les cocasseries vaudevillesques inspirées par une étiquette qui ne bouge pas, tandis que les peintures se succèdent dans le cadre.

 
 

- Charles Baudelaire, critique d'art .
" Les fleurs du mal se sont épanouies sur sa figure..."