Alessandro Magnasco
1667 Gênes, Milan, Gênes 1749
 
Carlo Antonio Tavella. Paysage, vue partielle, Décembre 1707. Académia Ligustica, Gênes.  
 

Caprice architectural, Vers 1708
Huile sur toile, ovale 72 x 95 cm, cadre XIXeme
Provenance: château du Maine, France

Alessandro Magnasco. l'hospital,  vue partielle, vers 1706. Musée National des Beaux-Arts, Bucarest

0n peut supposer qu’Alessandro Magnasco ait passé les vingt premières années de sa vie dans sa ville natale de Gênes. Son père Stéphano était peintre. Il disparut prématurément avant 1674. Alessandro n’avait que 6 à 7 ans, mais cet âge et cette filiation suffirent heureusement à déterminer une vocation ; ainsi que peut-être l’emprunte puissante et encore récente à Gênes des Giovani Benedetto Castiglione et Asseretto. La mère d’Alessandro est documentée à Gênes jusqu’en 1689, et Il est probable qu’elle ait recherché pour son fils l’enseignement de Dominique Piola qui était alors et depuis la mort de Valério Castello, le premier représentant de la grande décoration à Gênes.

Mary Newcome, conforte l’hypothèse d’une participation à l’atelier de Piola entre 1677 à 1689, par la ressemblance entre les œuvres d’Alessandro et celles d’autres artistes actifs dans le même atelier. Elle souligne la parenté d’une Procession de clercs de Bartholoméo Guidobono peinte en 1681, faîte de menues figurines inspirées de Callot, avec une autre Procession de Magnasco défilant…environ 16 ans plus tard dans un Paysage de Péruzzini. Cette facilité à installer ou multiplier comme autant d’acteurs secondaires ces petites illustrations sinueuses qui caractériseront plus tard l’art de Magnasco est également attestée par des dessins, lavis et fresques de Paolo Gérolamo, deuxième fils de Piola, à peine plus âgé qu’Alessandro.

Il paraît aujourd’hui certain que Magnasco s’installe à Milan entre 1690 et 1703. Il commence dans l’atelier de Filippo Abiatti, mais sera plus volontiers influencé par les langages plus épiques des Cairo ou Cerano, auxquels s’ajoute d’autres témoignages, plus visionnaires ou préromantiques laissés à Milan par Salvador Rosa. Un certains nombres de portraits datent vraisemblablement de cette époque, que Magnasco délaisse pour se consacrer assez tôt à la peinture de genre sur des toiles de petits formats : la Réunion de Quaker est datée 1695. Mais il est probable que Magnasco est reconnu dès avant cette date comme un spécialiste en « petites illustrations » ; et collabore déjà étroitement à ce titre à une production traditionnelle de scènes sacrés, mythologiques ou pastorales.

A partit de là, les influences et échanges vont se multiplier, plus principalement avec les paysagistes résident ou séjournant à Milan. Antonio Francesco Peruzzini parait avoir un rôle d’initiateur dans ce domaine. Il est un aîné de plus de vingt ans, bénéficiaire de commandes pour de grandes familles bolognaises, puis lombardes et toscanes dont Ferdinand de Médicis. La veine fantastique des paysages Peruzziniens, servie par un pinceau audacieux et rapide, riche de généreux empâtements distribués parfois en zig-zag dut séduire l’esprit imaginatif du jeune Magnasco. Une symbiose artistique s’ensuit qui va lier les deux peintres pour près de trois décennies, sans qu’il soit permis d’établir une zone de démarcation précise entre les paysages et les illustrations qui les animent. Lesquelles ne sont pas toujours obligatoirement ou entièrement de la main de Magnasco, et inversement.

Le partage des oeuvres avec Peruzzini, n’est pas le seul à s’inscrire dans la durée. Une collaboration semblable et pourrait-on dire complémentaire s’installe durablement avec Clémente Spéra, (1662-1742) autre peintre milanais un peu plus âgé que Magnasco, dont les connaissances en architecture et décors de théâtre font surgir de magistrales perspectives ruinistiques qui confortent le registre romantique dont ce groupe pourrait faire figure de précurseur.

Carlo Antonio Tavella peut être en premier, est un excellent paysagiste dont la famille est génoise. Il naît cependant à Milan en 1668 et sera formé dans cette ville jusqu’en 1688. Il à l’âge de Magnasco; les deux peintres deviendront et resteront ami. Comme Magnasco, Tavella reviendra définitivement à Gênes, ou il s’établi dès 1701. Il y fut le plus illustre peintre de paysage de la ville. Une collaboration directe avec Magnasco parait probable entre 1688 et 1700 près de la cour de Ferdinand de Médicis à Florence. Puis à Livourne en 1707-1708 ou résidait le même prince en hiver, collaboration cette fois étendue à Van Houbraken, peintre de fleurs et de nature mortes actif dans cette ville et parfois à Florence.

Un document atteste d’autre part que Sébastiano Ricci, souvent accompagné par son neveu Marco a habité Milan de janvier 1694 à septembre 1696. Sébastiano collabore avec Perruzini dès 1696 et le Paysage avec Blanchisseuses, très proche par le thème de notre tableau, réuni vers 1606-1607 le trio : Magnasco, Sébastiano et Marco Ricci. A partir de 1706 en effet, les deux Ricci séjournent plusieurs étés à Florence sur l’invitation de Ferdinand de Médicis. Quatre auteurs différents sont inscrit vers cette époque (1705), pour un même commande représentant la Thébaïde : Le Paysage des Bianchi de Livourne, les illustrations d’Alessandro Magnasco de Gênes, la végétation de Nicolas Van Houbraken, l’eau et les pierres de Marco Ricci, vénitien, ce dernier présent à Florence avec son oncle Sébastiano. Magnasco fut sans doute impressionné par cet aîné déjà célèbre…mais en retour la personnalité de Magnasco n’est pas sans influencer Sébastiano Ricci dont on peut dire qu’il pastiche les figurines du génois dans son tableau des Moines en prières tentés par les démons du Musée de Grenoble.

Des difficultés d’attribution surgissent à l’évidence de ce creuset, dont ne furent pas exempt d’ailleurs les Moines en prière de Grenoble.


La gravure de Jacques Callot ayant servi de modèle montre la capacité de Magnasco à transposer l' environnement dans une veine romantique, plus particulièrement sans doute influencée par Tavella pendant la période toscane. La potence du puits devient un portique, la porte cochère devient une arche traversant un châtelet qui s'estompe au loin, la tour, sombre est grandie, dont cordes et poulie composent une inquiétante machine devenue nécessaire pour approvisionner le sommet
Peinture de virtuose , d'une seule venue dans le traitement des petits personnages; l'éxtrème écomomie de moyens, nescessaire à l'illusion de la distance, n'enlève rien à la tension perceptible de ces trois acteurs, attentifs, occupés.
Détail de la Résurection de Lazare. Musée Municipal de Crémone, chapiteau imaginé par Clemente Spera  
Détail d'une Baccanale.Musée de l'Hermitage, chapiteau de Clemente Spera

Alessandro Magnasco et Clemente Spera. Bacchanale, vue partielle, Musée de l'Hermitage à St Pétersbourg.

On y retrouve les mêmes chapiteaux exactement, d'inspiration corinthienne, mais dont les volutes s’échappent d’une corbeille réduite à une seul rang de feuilles d’acanthes, pour se resserrer jusqu’à former semble t-il un corps d’oiseau dont la tête émerge au centre d’un abaque vraisemblablement emprunté à la renaissance vénitienne.

Ces chapiteaux inédits sont probablement imaginés par Clemente Spera et seront souvent repris par Spéra lui-même. Magnasco les décline avec la touche "pré-expressionniste" qui est la sienne et qui, dans notre tableau, tend paradoxalement à crédibiliser l’ensemble par une homogénéité stylistique retrouvée.

De même que l’hallucinante silhouette d’un campanile peut-être, aperçue dans l’extrême lointain de notre Caprice n’est pas loin de trouver un éphémère accent de vérité, en dépit d’une possible statue qui semble le coiffer et l’étirer vers le ciel.

Comme celle des graciles silhouettes féminines et miraculeusement intactes, que son ami Spera aime installer, sur ses massifs piliers en ruines envahis de végétation et désagrégés par le temps. A moins qu’au contraire l’idée à l’origine ne vienne de Magnasco.

Car notre tableau précède certainement la série des Bacchanales et l’improbable statue au centre d’une perspective tourmentée par une météorlogie incertaine, semble encore vertigineusement surmontée …d’une tête.


A l’appuie de cette hypothèse les Guérison des paralytiques et la Résurrection de Lazare du Musée Municipal de Crémone n’intègrent pas cette fantaisie ; une statue tout au plus y est esquissée dans une niche. A cela près, ces deux compositions de Magnasco et Spera peintes vers 1715-1720 avec les mêmes chapiteaux « ornithologiques » préfigurent indubitablement les Bacchanales de St Petersbourg ou Malibu.

 

Chapiteau de notre tableau par Magnasco Chapiteau intérieur, sur section rectangulaire, par Magnasco, vers 1730. Détail , St Charles Borromée recevant les Oblats, Musée Poldi Pezzoli, Milan.
Détail de notre tableau Les gracieuses nimphes de Spera, éhappent merveilleusement à la corrosion
Alessandro Magnasco
Détail portrait, huile sur toile attribuée à Carlo Guiseppe Ratti, Académie Ligustica, Gênes.