| L'
immense popularité dont jouit Horace Vernet auprès
des gens simples, est un motif supplémentaire d'éreintage
pour Baudelaire " Une méthode simple pour connaître
la portée d'un artiste est d'examiner son public. Delacroix
a pour lui les peintres et les poètes (
) M. Horace
Vernet les garnisons. " Il est définitivement
établi que Vernet fut la tête
de turc de Baudelaire, Delaroche venant aussitôt
après, l'un et l'autre ne s 'en sont pas encore remis.
Car méconnu
ou méprisé sa vie durant, fuit par les éditeurs
et l'académie - dont il rêvera longtemps en vain
- Baudelaire sera finalement adulé
par des générations successives de lecteurs.
Il aura suffit pour cela de la place privilégiée
faite un jour à sa poésie par l'appareil scolaire.
La force d'inertie aidant et bientôt amplifiant, voilà
un auteur définitivement consacré, la notoriété
perpétuée depuis par les titanesques presses
Cameron qui débitent les Fleurs du mal à la
tonnes, et nous ne sommes pas
près de voir tarir la source
de ses divagations sur l'art, ignomignieusement devenues
"classiques", par la nécessité bibliophilique
d'éditer des oeuvres complètes. Encore que cette
nécessité fusse plus criante pour Baudelaire
qui n'était rien moins que courageux, l'ensemble
faisant péniblement de forts volumes.
Il était
inévitable au demeurant que le langage provocateur,
anticonformiste, vulgaire ou sulfureux de la poésie
baudelairienne rencontrent l'enthousiasme des jeunes générations,
avides d'étonnement, de paradoxes ou de contestations,
promptes à chahuter l'ordre établi, fussent
un temps au détriment de la morale. Mais le temps de
l'éducation passé, les préjugés
demeurent et c'est un grand scandale de voir l'aura posthume
du poète, cautionner indéfiniement l'incurie
d'un critique d'art se glorifiant d'ériger en doctrine
l'éreintage ou la glorification systématique.
"
Pour être juste, c'est à dire pour avoir
sa raison d'être ",
la critique - pour Baudelaire - " se doit d'être
partiale, passionnée, politique, faite
à un point de vue exclusif
" Voilà
un moyen, sinon habile, un moyen en tout cas de faire l'impasse
sur une culture picturale dérisoire
mise en
regard de celle d'un Charles Blanc ou autre critique d'art
contemporain comme Etienne Jean Delécluze.
Revenons
sur les causes de cette impéritie et sur la
haine constante dont Baudelaire poursuivit Horace Vernet.
Ce dernier synthétise exactement tout ce que déteste
l'autre. Vernet en plus aggrave son cas par une réussite
insolente. Brûlant les étapes, adulé de
son vivant, membre de l'institut et de presque toutes les
académies, occupant des postes importants, décoré
de la plus grande quantité d'ordres, il fait pour finir
amplement fortune avec son pinceau; fortune que la plume de
Baudelaire fuira avec une constance de tous les instants.
Baudelaire
donc avait horreur de la discipline, de la morale bourgeoise,
de la religion établie et par-dessus tout des militaires;
l'ensemble incarné par son beau-père, le commandant
Jacques Aupick, qui deviendra général et ambassadeur.
Ce beau- père détesté essaiera de le
soustraire à une vie scandaleuse en le faisant embarquer
pour les Indes. Baudelaire qui se ventera plus tard d'avoir
visité l'Inde ne dépassera pas en réalité
l'île Maurice et revient dix mois après, réclamer
sa part d'héritage paternel. Il s'installe avec celà,
à 22 ans, dans une période d'oisiveté
dorée et dilapide en quelque
mois la moitié de son héritage. A la
suite de quoi, Jacques Aupick le fait placer sous conseil
judiciaire pour tenter de limité le désastre.
Dès
lors, de 1844 à sa mort, Baudelaire va traîner
une existence misérable. Ses
tentatives de critique d'art en 1845 et 1846 ne relèvent
en fait que d'un prosaïque besoin alimentaire;
et ont ne voit pas que l'immersion dans la bohème parisienne,
même entrecoupée d 'un voyage de dix mois dans
l'océan indien fasse soudain surgir les compétances
requises. Non que l'exploration assidue des maisons closes
soient par ailleurs sans mérite, puisque Baudelaire
y récolte incontinent la syphilis; mais cette autre
expérience originale ne paraît propice qu'à
nourir une érudition picturale limitée.
Baudelaire critique d'art eu d'ailleurs de son vivant
l'audience qu'il méritait: infime,
pour ne pas dire nulle.
Voici
l'éloges qu'il fait d'Ingres, commentant une exposition
au Bazar Bonne- Nouvelle en 1846 : " La place nous
manque, et peut-être la langue pour louer dignement
le Stratonice, qui eut étonné Poussin "
Ha ! " La Grande Odalisque dont Raphaël
eut été tourmenté " bien !
On appréciera la consistance de ces observations. Baudelaire
sait comme toute l'Europe l'admiration d'Ingres pour Raphaël
et sans doute les réminiscences antiques de l'Antiochus
et Stratonice lui rappelle l'allégeance à
Poussin déjà exprimée par Ingres dans
son Apothéos d'Homère en 1827 ; quand
à l'étonnement de Poussin, suggérons,
puisque Baudelaire nous laisse sur notre
faim, qu'il puisse provenir du traitement sirupeux
de l'architecture et des drapés, en décalage
effectivement avec la manière du maître.
Continuons
" la Petite Odalisque, cette délicieuse et
bizarre fantaisie qui n'a pas de précèdent dans
l'art ancien. " Enfin Baudelaire
prend un risque; à tort à notre avis,
n'ayant pas trouver le temps entre trois verres d'absinthe
de se déplacer, ne serait-ce qu'à Fontainebleau
pour considérer les fresques du Primatice. Il n'est
pas impossible d'autre part que Bronzino fusse pour lui un
sculpteur; peu représenté au Louvre il est vrai,
si ce n'est à l'époque par un seul portrait
et Le Christ et la Madeleine. Un pareil tableau, religieux,
a peu de chance de séduire Baudelaire
- quoiqu'en un temps la Madeleine fusse
intéressante - mais n'indique pas que Bronzino
puisse peindre un sujet aussi différent que l' allégorie
de la Luxure dévoilée par le temps
ou Vénus et Cupidon entre le Temps et la Folie
(vers 1546) dont le traitement des chairs, la précision
du dessin ainsi que l'éclairage peu ombré sont
proches jusqu'à l'étrange des baigneuses ou
odalisques ingresques, à moins bien entendu qu'il ne
s'agisse du contraire.
Jamais
à cour d'imagination s'agissant de promouvoir ses poulains,
Baudelaire juge habile, opportun en tout cas, d'embarquer
Ingres sur le train du réalisme qui devient le courant
à la mode en littérature et annonce l'essoufflement
des grands triomphes romantiques. Comme la modération
n'est pas son fort, il l'installe d'autorité en tête
de convoi et voilà soudain, M. Ingres devenu selon
Baudelaire, un " précurseur du réalisme
en peinture " Baudelaire ne
se trompe que d'un peu moins de trois siècles et
ignore au surplus que le courant réaliste est né
en grande partie d'une opposition à la "manière",
que continu paradoxalement de professer Ingres dans son attachement
au XVIe. siècle italien.
Ingres
n'en fait d'ailleurs pas mystère et pouvait lui-même
s'étonner. Jamais dit-il à propos de la Grande
Odalisque, de qui chacun spécule sur l'excédent
de vertèbres " Jamais un coup de femme n'est trop
long ", il prône l'exagération de la ligne,
ce qu'il appelle " corriger la nature par elle-même
", à ses élèves : "insistez
sur les traits dominants du modèles
poussez-les
s'il le faut jusqu'à la caricature. Je dis caricature
afin de mieux faire sentir l'importance d'un principe si vrai.
"
La caricature
au demeurant est l'autre écueil
du réalisme, que Baudelaire n'a pas su, ou
voulu voir dans son éloge dithyrambique de Monsieur
Bertin, dit l'Aîné. Le portrait exaspérait
la fille du modèle qui trouve la pose de son père
vulgaire, l'attitude ridicule et estime que le peintre a transformé
un grand seigneur en gros fermier.
Concédons le, les véritables précurseurs
d'un réalisme alors jugé subversif furent oubliés
en France par Louis XIV et deux siècles après
lui de monarchie absolue. Au point qu'il faille attendre le
début du XXe. siècle et les travaux de Roberto
Longhi pour mesurer l'onde de choc européenne du courant
caravagesque, constamment alimentée cependant par le
traditionnel voyage des peintres en Italie.
Le
voyage n'était pas interdit aux critiques d'art.
Géricault simplement, dont l'influence sur Delacroix
est si notoire que Baudelaire ne puisse l'ignorer - bien
que Géricault fusse l'ami intime d'Horace Vernet
de qui il partageait l'atelier - Géricault donc, déjà
couronné de précoces succès, pris la
peine pendant trois ans, d'aller se perfectionner à
Rome. Il y copie vers 1817 la Mise au Tombeau du
Caravage, avant de peindre le Radeau de la Méduse.
Rubens auparavant ainsi que Fragonard, avaient copié
ce célèbre tableau, accueilli vers 1603 par
les protestations de quelques " monsignori ", disant
que ces rustres d'apôtres ressemblaient fort à
des barbares enterrant leur chef mort au combat.
L'autre
paradoxe pour en finir avec la fable
baudelairienne d'un réalisme en peinture né
au XIXe, est la proximité de Baudelaire et de
Champfleury. Nouveau chantre du réalisme en littérature,
mais constant et sincère, Champfleury
se donne la peine de travailler à redécouvrir
les frères le Nain et publie un essai sur la vie et
l'uvre de ces peintres en 1849 et 1850. Découverte
trop tardive ? Trop axée à ses prémices
sur la seule relation de gens simples, trop emprunte de "
religiosité ", de respect d'autrui, d'humanité
dans la manière d'exprimer un réalisme silencieux
et magistralement exempt cette fois de toute trace de caricature
? Cette sincérité dans
le réalisme se situe apparemment au-delà de
la compréhension de Baudelaire qui bizarrement
" déplore le culte niais de la nature"
et pour qui Millet: " est insupportable et prétentieux.
" Stupéfiant !
Remarquons
que les théories innovantes ou l'ignorance de Baudelaire,
ou les deux, lui font oublier même Chardin, les peintres
du XVIIIe. à cette époque, ne faisant de longtemps
plus recette. Sauf pour Lacaze, plus éclèctique,
à qui trente francs suffisaient pour acheter les plus
beaux tableau du maître.
Quant
au réalisme des peintres honnis comme H. Vernet ou
Delaroche, réalisme salué par Victor Hugo et
Charles Blanc, ce réalisme là
n'est évidemment pas de mise. L' Hémicycle
de Delaroche par exemple:
Chaque tête de cette immense fresque fait l'objet de
recherches srupuleuses, tout y est longuement réfléchi,
rigoureusement défini, comme l'atteste nombre de dessins
préparatoires .
Voici un extrait de la longue louange qu'en fait Charles Blanc:
"Le centre de ce groupe est Léonard (...),celui
qui est placé comme un trait d'union entre le naturalisme
allemand et le style italien, entre Albert Dürer et Raphaël.
Assis et drapé avec une majestueuse élégance
dans un ample manteau de velours, il tourne la tête
vers le jeune Raphaël, qui, déja monté
au premier rang, reçois néanmoins avec déférence
les conseils d'un si grand homme. Cependant, le sombre Michel
Ange, voûté par le travail et l'âge ,se
tient à l'écart sans rien entendre, sans parler
à personne, comme un artiste qui n'a rien a apprendre
des autres,et qui ne reconnait autour de lui que des rivaux
vaincus ou inférieurs...etc."

La fresque,
3,90m. de haut est longue de 25 mètres.
Quelques mots suffisent à Baudelaire pour en venir
à bout:" l'Hémicycle des Beaux-Arts
est une oeuvre puérile,et maladroite, ou les
intentions se contredisent et qui ressemble à une collection
de portaits historiques."
D'autre
artistes en s'en inspirant, notamment en Angleterre, rendront
le meilleur hommage à la composition de Delaroche(X).
Le réalisme de Delaroche, hormis celui des portraits
dont la vérité suffirait selon Charles Blanc
à lui conférer la maîtrise; ce réalisme
tend à reconstituer une crédibilité historique
à partir de solides recherches documentaires. Vernet
est parfois proche qui écrit un mémoire sur
les Rapports qui existent sur le costume des anciens Hébreux
et celui des Arabes modernes; et y voit un facteur de renouvellement
de l'iconographie religieuse.
Dans une
lettre écrite vers 1855, Delaroche évoque "
les idées nouvelles d'aujourd'hui, basées sur
le simple et le vrai ", il ajoute à propos de
son Cromwell (1831) : " on m'a reproché
de l'avoir fait trop vrai, et maintenant,
cette figure est devenue le type de quiconque veut le représenter,
soit au théâtre, soit en sculpture, même
en Angleterre ils sont fiers de ce grand hypocrite ".
Victor Hugo salue le tableau à
sa manière :"
Qu'est ce que ce cercueil déposé sur deux chaises
?
C'est Charles premier, Roi. Les communes anglaises
On fait ce monument de justice. Et quel est
Cet homme à l'il sévère, au rude
gantelet,
Qui s'avance pensif vers la bière hagarde
Soulève le couvercle effrayant, et regarde
"
Horace
de Vieil-Castel, futur conservateur du musée du Louvre
évoque le tableau tardivement arrivé au salon
de 1831 " Le Cromwell de M. Delaroche arrête
tout d'abord le public qui reste silencieux des heures entières,
étonné des idées profondes et mélancoliques
que ce tableau fît naître en lui.
" Heinrich Heine ne tarit pas d'éloge et termine
par des considérations techniques " Le tableau
est peint avec une incomparable supériorité.
C'est tout ensemble la finesse d'un Van Dyck et la hardiesse
d'ombres de Rembrandt ". Charles
blanc pour qui le Cromwell est " d'une vraisemblance
criante " confirme l'aisance technique " la
touche en est admirable; elle est flamande par la vérité
et française par l'esprit. Pour trouver un costume
dessiné avec plus d'aisance, mieux modelé dans
ses plans, mieux fouillé dans
ses plis, rendu enfin d'un pinceau libre, plus souple et en
même temps plus résolu, il faudrait remonter
jusqu'à Van Dyck. "
Cette
concordance d'analyse technique est intéressante, sur
l'aisance de la touche libre, ample et résolue qu'utilise
Delaroche pour traduire l'austère brutalité
d'un personnage ambigu, tenant de l'homme d'état et
du spadassin. Elle confirme la science
picturale, et les capacités
techniques de Delaroche à utiliser un " faire
circonstancié ", déjà remarqué
par Charles Blanc à propos des portraits (voire page
Delaroche). Pas seulement
les portraits; la technique de son Lady Jane, d'une
dimension comparable au Cromwell (2,46 x 2,97m.), peint
seulement deux ans après, est radicalement différente.
Une touche au contraire fondue, soutient opportunéement
la transparence des glacis. Il s'agit de restituer l'exquise
féminité et la fragilité de l'héroïne
au centre de cette scène barbare, la délicatesse
des carnations et la préciosité d'une robe de
satin blanc magistralement venue.
A cause
de ce tableau ou d'un autre, Delaroche
ne sera pour Baudelaire que le peintre " d'un faire lèché
". Cette simplification
scélérate est habile, tant il est simple
d'y associer les connotations condescendantes connues : art
laborieux, timoré, archaïsant, poncif, ou même
pompier; qui seront le sirop aveuglément absorbé
par des millions d'étudiants d'hier et de demain.
La simplification
est au reste commode pour tout le monde, assurant de tout
temps, le succès des gourous les plus calamiteux. Ereintage,
nous y arrivons, d'Horace Vernet : " Cette peinture
africaine est plus froide qu'une belle journée d'hiver.
Tout y est d'une blancheur et d'une clarté désespérante
vraiment
c'est une douleur de voir un homme d'esprit patauger dans
l'horrible, M. H. Vernet n'a donc jamais
vu les Rubens, les Véronèse, les Jouvenet, les
Tintoret, morbleu ! "
Cette
boutade a t-elle un intérêt ?
A propos
d'un artiste né au Louvre, directeur de l'Académie
de France en Italie pendant sept ans ou séjournant
deux autres années chez Nicolas 1er, au cur d'une
des plus grandes collections de la planète.
Comme il paraît bien
établi d'autre
part qu'aucun des peintres cités
n'a jamais eu le loisirs de peindre dans le désert,
on pourra s'interroger encore longtemps sur la pertinence
de ce type de comparaison .
On n'ose
imaginer l'exhibition pathétique
d'une sous-culture, encore que le doute soit permis s'agissant
de Baudelaire qui évoque Véronèse
à tout propos et hors de propos, fusse l'éreintage
de la photographie cette même année 1846 :
" mais la couleur n'exclut certainement pas le grand
dessin, celui de Véronèse par exemple qui procède
surtout par l'ensemble et les masses...? " Jouvenet
dans ce cas, à peine moins connu que les trois autres,
constituerait alors l'extrême limite de cet affichage
d'érudition populaire. |